Le 25 Mars 1858, il y a juste 150 ans, Aquero communiquait à Bernadette son nom. Nom curieux il est vrai, puisqu’il sonne comme un titre : “Je suis l’Immaculée Conception”. Et Marie dit son nom dans le patois de Bernadette : Que soy era Immaculada Councepciou. Des mots qui figurent au pied de la statue de la Vierge placée au creux de la Grotte de Lourdes. Le mystère ne craint pas d’être proche. Ce n’est pas la langue dans laquelle on le dit qui importe. C’est le rayonnement qu’il répand, la clarté totale, qui emporte les repères des hommes et les provoquent à penser, à contempler, à s’abandonner à l’immense.
Quand Bernadette rapporte au curé Peyramale les paroles qu’elle a entendues d’Aquero, celui-ci se frotte les yeux et reprend son souffle. S’il est quelque peu abasourdi, c’est que Bernadette ne sait pas ce qu’elle dit. Elle répète en buttant sur les syllabes ce qu’Aquero lui a confié. Or le pape Pie IX vient de promulguer à Rome le dogme de l’Immaculée Conception, quatre ans auparavant, en 1854, et cette formulation de ce qui demeure un mystère, n’est pas encore familière aux croyants… encore moins en patois et pour une gamine rebelle à l’instruction !
Mais au fait, en savons-nous plus ? Le propre du mystère est de donner infiniment à penser, tandis qu’intérieurement on pressent, on comprend. Et de fait, dès les premiers siècles de l’Eglise, les croyants ont bien eu l’intuition de l’exception ou de la particularité de Marie. Le début de l’Evangile de Matthieu, comme de celui de Luc, le disent en mots sobres et infinis. Et les premiers grands conciles qui dans les premiers siècles ont formulé la foi de l’Eglise concernant l’identité profonde de Jésus, ont en quelque sorte prolongé ces mots et le regard, en ne craignant pas d’appeler Marie Theotokos c’est-à-dire “Mère de Dieu” (concile d’Ephèse, en 431).

Mère de Dieu ! C’est-à-dire que rien de ce qui est du péché ou de la corrosion du mal ne pouvait l’atteindre. Jamais, c’est-à-dire depuis toujours et pour toujours ! Immaculée Conception : dès avant même qu’elle ne soit, dès sa conception, Marie est toute entière épargnée par le mal et par le péché : “plus jeune que le péché” disait Bernanos, dans le Journal d’un curé de campagne, “plus jeune que le péché, plus jeune que la race dont elle est issue…”. En Marie il ne peut exister l’ombre du péché, l’ombre d’une ombre avec le projet de Dieu.
La corrosion du mal et de la mort ne peuvent la toucher ! Et l’Eglise, le 1er novembre 1950, proclamera comme en écho le dogme de l’Assomption, qui est comme symétrique à celui de l’Immaculée Conception : Marie n’a pu connaître la corrosion du péché, dès avant le temps, mais de même elle ne peut connaître non plus celle de la mort : “Marie, l’Immaculée Mère de Dieu toujours Vierge, à la fin du cours de sa vie terrestre, a été élevée en âme et en corps à la gloire céleste”. Marie, montée aux cieux, avec son corps. Dormition dit la tradition orientale. Elle sommeille.

Le terme dormition insiste plus sur la mort effective de la Mère de Dieu. La dormition désigne en effet la fin de la vie terrestre, la mort, considérée comme un sommeil paisible précédant la Résurrection. L’événement commémoré n’est pas d’origine biblique. Il est rapporté par diverses légendes anciennes, dont les plus anciennes pourraient remonter au 3e siècle, et circulèrent sous forme de récits apocryphes, habituellement désignés comme les Transitus Mariae, qui tous relataient la mort de Marie à Jérusalem puis, pour certains, sa montée corporelle au ciel et sa résurrection. Les apôtres portent alors le corps de Marie sur une litière jusqu’à Gethsémani et la déposent dans le tombeau. Après trois jours, le tombeau est rouvert et trouvé vide, témoignage du transfert au ciel du corps de la Mère de Dieu et de sa réunion à son âme auprès de son Fils.
Dès le 6 - 7ème siècle, Saint Modeste de Jérusalem (+ 634), parle longuement de la « bienheureuse dormition de la très glorieuse Mère de Dieu », et conclut sa « louange » en exaltant l’intervention prodigieuse du Christ, qui la « ressuscita du sépulcre » pour l’élever avec lui dans la gloire. Ainsi les mots de la théologie, de longue date, se forgent, pour dire le mystère, pour dire l’indicible, qui ne peut être appréhendé que dans un regard long et qui contemple. Car ces affirmations de foi sont comme la fulgurance du regard de contemplation, de tels mots ne peuvent se dire que dans un cœur qui prie.
C’est donc en fait l’ensemble de ce mystère qui est révélé à Bernadette, à Massabielle, il y a tout juste en ce 25 Mars 150 ans. Bernadette ce jour-là, aura demandé par trois fois et même quatre à Aquero son nom. Aquero a souri chaque fois, puis en ouvrant les mains, a dit à Bernadette ces mots infinis.
Bernadette aura dans sa vie à redire… sans fin ce récit. Les témoins ont été étonnés de la beauté infinie de Bernadette quand elle refaisait ce geste de simplicité et de don absolu, cette façon unique d’ouvrir les mains, à l’heure du mystère qu’elle révélait.
Pour nous, ce 25 Mars est entièrement placé dans le sillon de Pâques et sa lumière. La fulgurance de Pâques est en harmonie totale avec ce qui était dit ce jour là à Bernadette, le 25 Mars 1858. Mais peut-être faut-il inverser : ce qui était révélé à Bernadette ce jour-là, est un fragment intensément lumineux de la fulgurance de Pâques… A laquelle nous avons part aussi.